Mardi 10 décembre 2019, l’EM Radio, en interview croisée avec l’équipe du Strassbuch, a eu l’honneur de recevoir Victor Sbrovazzo, guitariste, chanteur et harmoniciste du groupe de rock alsacien Dirty Deep.

 

Comment Dirty Deep a commencé ? Raconte nous l’histoire du groupe.

Je viens du Sundgau, tout au sud de l’Alsace. J’ai commencé la musique sur le tard quand j’étais étudiant en fac de géographie, il y a maintenant 9 ans. J’ai débuté en solo en utilisant directement le nom “Dirty Deep” et j’ai fait mes premiers concerts en 2011/2012, en même temps que la sortie de mon premier EP “Wrong Way – I’m going home”.

À cette période, j’ai commencé à parcourir la France pour faire des concerts et c’est au cours de cette tournée que j’ai pu rencontrer le batteur actuel du groupe, Geoffroy Sourp. Par la suite, j’ai eu la chance de croiser la route d’Adam Lanfrey qui est actuellement notre bassiste. Pour l’anecdote : Adam évoluait en duo avec Geoffroy, ils ont fait ma première partie lors d’un festival. Ce soir-là, j’ai eu l’occasion de faire quelques chansons en leur compagnie et c’est à partir de là que le trio Dirty Deep s’est formé et que l’aventure a commencé.

Pourquoi ce nom “Dirty Deep” ?

“Dirty Deep” c’est une référence aux marécages de Louisiane, des trucs bien crades, des plantes louches, des crocos, des moustiques… je suis très fan de ça !

Comment définir plus précisément votre style musical pour des personnes qui ne connaîtraient rien au rock mais seraient curieuses ?

En bref on essaye de faire un mélange entre du blues traditionnels, c’est-à-dire la musique des années 20 à 50 du Mississippi, et le grunge des années 90. Si je pouvais trouver un juste milieu parfait entre Muddy Waters, John Lee Hooker et Nirvana, ce serait l’idéal ! Les groupes les plus connus et les plus représentatifs du style sont ZZ Top ou les Rolling Stones par exemples. Nos influences sont diverses et ce mélange-là fait le style de Dirty Deep aujourd’hui. Pour nous, c’est une musique de live qui doit faire bouger les pieds, la tête, le cul, tout ça.

On a pu voir que Dirty Deep a fait la première partie de Johnny Hallyday. Raconte nous cette expérience.

C’est une longue histoire ! En 2015, Geoffroy a créé un évènement sur les réseaux, en disant qu’on ferait la première partie de Johnny. Et cet évènement “fake“ a été relayé par plein de médias, y compris par le “Rolling Stone Magazine”, c’était dingue ! On avait même dépassé le nombre de participants de “L’Ososphère”, le festival électro de la Laiterie (ndlr : une grande salle de concerts strasbourgeoise).

Je ne sais pas si c’est grâce à ça, mais en 2017 Johnny était de passage à Haguenau (ndlr : ville située au nord de Strasbourg) et on a eu la chance de pouvoir faire sa première partie. Malheureusement, on n’a pas trop eu l’occasion d’échanger avec lui parce qu’il est arrivé et reparti très vite. Mais la belle partie de l’histoire c’est qu’on a pu discuter avec Yarol Poupaud, le directeur artistique et guitariste de Johnny (et à l’époque également guitariste de FFF). Du coup, on est restés très proches de lui et il y a un an, on a pu enregistrer un petit EP à Strasbourg, qui est justement sorti il y a une semaine (ndlr : début décembre 2019) et qui s’appelle “Meet Me In The City”. Tout ça c’est grâce à cette première partie de Johnny et on en est très fiers.

Vous vous produisez régulièrement en Alsace ? Est-ce que c’est une bonne terre pour le rock ?

On ne se produit plus trop en Alsace. C’est dommage, mais Strasbourg c’est comme un grand village, donc on essaye de se faire rare ici. On risque de saouler tout le monde si on joue tout le temps dans le coin. En même temps, c’est tellement cool d’être sur la route, de jouer partout en France, en Europe ou même en dehors de l’Europe, on adore ça. Bien sûr l’Alsace reste la terre d’origine de Dirty Deep, on prend du plaisir à venir y jouer, mais il faut que ça reste occasionnel.

Je dirais que l’Alsace est une bonne terre de rock. Malheureusement, on est dans une période compliquée où beaucoup de cafés-concert ferment au centre-ville de Strasbourg, le “Live” également… À l’époque on avait le “Mudd Club” qui a accueilli beaucoup de très bons concerts, rock, hip-hop ou autres. Depuis sa fermeture, il n’y a plus grand chose et le peu qu’il reste sont en train de lutter pour continuer à faire de la musique live, donc c’est compliqué. À l’époque à Strasbourg on a eu la malchance de connaître l’association de riverains “Calme Gutenberg”, qui s’est élevée contre tous les lieux culturels et de vie nocturne. C’est le cas dans beaucoup d’autres villes : Lyon, Besançon, Rennes… c’est un peu une catastrophe. Ceux qui habitent en ville ne devraient pas habiter en ville, mais ils ne veulent pas habiter ailleurs. Moi j’habite à la campagne actuellement, il ne s’y passe rien et j’en suis très content. Quand j’étais en ville, j’étais content qu’il se passe plein de trucs. Il serait temps pour les gens de se remettre en question.

Vous avez trouvé une petite alternative avec un showcase à Strasbourg récemment ?

Oui c’est ça, on a fait un showcase à la brasserie “Aux Douze Apôtres” (ndlr : située au pied de la Cathédrale), c’était un mois avant la date de la Laiterie. On a choisi ce lieu pour promouvoir la date du mois suivant, mais aussi grandement parce qu’ils ont de très bonnes bières à la pression et que ce sont des copains à nous qui servent là-bas (rires). On travaille sur un nouveau set acoustique pour des trucs que je ne dois pas révéler, sinon mon attaché de presse va me taper sur les doigts. Mais ce que je peux dire c’est qu’on est en train de bosser sur de nouvelles choses et donc ce showcase nous a permis de tester tout ça !

Victor Sbrovazzo dans ses oeuvres

Quel a été votre voyage le plus lointain ?

En termes de kilomètres ce serait les Etats-Unis, où on a fait deux tournées en 2016 et 2018. En Europe, je peux vous dire qu’on rentre tout juste de République Tchèque… et la République Tchèque c’est loin ! Quand on arrive quasiment à la frontière slovaque en voiture, on est vite à 14 heures de route. Si en plus on se fait arrêter par les douaniers à la frontière allemande, les 14 heures se transforment vite en 16h… et la vie en dépression.

Une anecdote particulière lors d’un concert ? Quelque chose qui vous a marqué ?

Je pense que je pourrais en écrire un bouquin ! Je me dis que ça fait neuf ans que je suis sur la route, avec entre 50 et 120 dates par an, ça commence à faire pas mal de concerts donc c’est encore plus dur de choisir… 

J’ai une anecdote sur notre dernier concert en République Tchèque. Un groupe a annulé son passage en cours de soirée, on nous a demandé de jouer un quart d’heure de plus, donc au total une heure, voire une heure et quart. On a finalement joué deux heures quarante, je ne sais pas ce qu’il s’est passé ! A la fin du concert, notre bassiste était nu sur la grosse caisse, ça a valu une très belle photo qui avait été postée sur Facebook. Plus de 1000 likes en 40 minutes et on a été radiés de tout passage sur France Inter à cause de cette photo (rires). Depuis ça va, on a quand même fait un passage sur “Par Jupiter” (ndlr : une émission de France Inter). Désolé France Inter, on ne fera plus ça ! Depuis, la photo a été supprimée des réseaux donc malheureusement vous ne pourrez pas la retrouver.

Comment penses-tu que le rock va évoluer dans le futur ?

Actuellement grâce à Internet on a plus de facilité à se retrouver avec plein de références différentes. En tapant un mot-clé sur Youtube tu peux voir des gamins qui font des solos très solides. La musique a pris un niveau pas possible. C’est peut-être un peu pessimiste mais je ne suis pas sûr que le rock ait tant de virages à prendre encore pour évoluer. Pour moi le futur ce serait le mélange des styles, même si les années 90 ont déjà fait ça, par exemple entre le hip-hop et le rock avec Limp Bizkit ou Rage Against The Machine. Aujourd’hui on prend plutôt des virages électroniques. L’avenir sera peut-être un mélange entre rock et électro même si là encore il y a déjà des artistes qui le font ou l’on fait, comme Skrillex ou The Prodigy. J’en sais vraiment rien… peut-être du rock joué par des aliens chats (rires).

Le retour au source se fait beaucoup, notamment avec The Black Keys et Jack White. Lui a ressorti un album après huit ou neuf ans d’absence, quelque chose de complètement mixé avec de l’électro, personnellement je ne comprends rien à cet album, mais pourquoi pas ! Je suis fan des Black Keys, mais ça fait longtemps que je ne les écoute plus parce qu’ils ont sorti quatre albums qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau, donc à un moment ça m’a perdu. Les mecs ne se mouillent plus trop, c’est dommage, il faut tenter des choses, quitte à être à côté. Jack White lui a tenté, tu aimes ou pas, mais au moins il prend des risques et c’est ça qui fait évoluer la musique.

Quels conseils aurais-tu aimé entendre quand tu as commencé dans la musique ?

Le conseil que j’ai aimé avoir lorsque j’ai commencé c’est “Lâche rien, te laisse pas noyer dans la masse du truc, du business”. C’est un milieu de requins, on veut te faire rentrer dans un monde compétitif. Pour moi la musique ou le sport sont les derniers domaines où on doit se passer de compétition. Si on me demande quel est le mieux entre ACDC et Led Zeppelin… j’en sais rien les deux ! Je ne vais pas les mettre en compétition. 

C’est aussi pour ça que je ne comprends pas le principe des tremplins musicaux. Mettre en compétition des groupes pour avoir un gagnant, c’est malsain. Quel est le meilleur groupe de la soirée quand tu as un groupe de hip-hop, un de rock, un de folk ? C’est incomparable. Il faut arrêter de briser l’espoir de petits groupes. Ceux qui se font recaler à quatre tremplins vont se dire “On n’est pas bons”, mais si, vous êtes bons ! Il faut juste ne pas lâcher et ne pas rentrer dans cet esprit de compétition.

Victor Sbrovazzo à l’occasion d’un concert

Est-ce-qu’on vit bien de la musique ?

Affirmativement non. On a encore la chance d’avoir le statut d’intermittent du spectacle qui est conservé. Pour être plus précis, ce statut correspond à un quota d’heures et de nombre de cachets. Un cachet représente 12 heures de travail, donc quand tu en fais un, au sein de la société ça correspond à 12 heures de travail. Ça inclut la route, les répétitions, les balances… en réalité il n’y a qu’une heure de concert là-dedans. Le but c’est de faire 43 cachets par an minimum. Si tu arrives à ce quota, tu vas chez Pôle Emploi pour pouvoir débloquer tes droits à être intermittent du spectacle en tant qu’artiste ou technicien. 

Il faut quand même savoir que dans les cases sur les formulaires Pôle Emploi, en tout cas il y a quelques années,  “intermittent”, “prisonnier” et “handicapé” c’est la même case. Les reclus de la société ! (rires). Personnellement ça fait 4 ans que je suis intermittent, avec un seul projet et en faisant du rock. Je suis content et fier. Hein maman ! (rires).

Vos prochains concerts ? Est-ce-que vous avez une tournée prévue pour l’album “Tillandsia” ou le nouvel album avec Yarol Poupaud (“Meet Me In The City”) ?

On a commencé en janvier 2020 à jouer les premiers concerts de notre tournée acoustique. Pour ceux qui ne savent pas exactement à quoi correspond l’acoustique, allez voir les vidéos “MTV Unplugged” sur Youtube avec Nirvana, Pearl Jam, Alice in Chains, entre autres. On peut aussi parler d’artistes plus actuels qui font du piano-voix comme Alicia Keys ou Lady Gaga, qui a fait une représentation de son morceau “Shallow” dans ce format lors des MTV Awards. Ça c’est de l’acoustique !Je sais qu’on aura une tournée un peu partout en France au mois de mars avec Jim Jones, qui a produit notre dernier album “Tillandsia”. Pour les dates précises, n’hésitez pas à aller voir sur le Facebook de Dirty Deep et suivez-nous !

 

Le public a ensuite eu l’opportunité de poser quelques questions à Victor :

Comment est-ce-que ta musique a évolué, avec l’arrivée du guitariste et du batteur ?

Au départ j’étais “one-man band” comme le disait Bob Dylan dans son morceau “Mr. Tambourine Man”. Je faisais de la grosse caisse, de la caisse claire, du charleston, de la guitare, de l’harmonica et du chant en même temps. J’ai jamais voulu faire de la musique seul, sauf que je suis né en 1991, je fais du blues, j’ai commencé à 17 ans… tout le monde s’en fout du blues à cet âge-là. Donc j’ai bougé, testé des choses, osé, c’est comme ça que tu peux rencontrer des gens et qu’il t’arrive des trucs marrants.

Comment t’es venue la passion pour la musique ? Ta famille ? Un artiste en particulier ?

Mon grand frère jouait de la musique mais il a arrêté assez tôt, mes parents n’écoutent pas trop de musique non plus… sauf Nostalgie. Un soir à halloween, un pote a ramené un harmonica, j’ai trouvé ça cool, je lui ai emprunté pendant une semaine. Je lui ai dit “Si ça me plaît, je te le rends et j’en achète un. Si ça ne me plait pas, j’aurais essayé”. Je ne savais pas dans quel style musical on l’utilisait, je ne savais pas le tenir, bref j’avais 17 ans je ne savais rien de cet instrument. J’ai simplement tapé sur Youtube “harmonica” et je suis tombé sur des vidéos d’un artiste qui s’appelle Sonny Boy Williamson, qui est un de mes bluesmen/harmonicistes préférés. J’ai été subjugué par les notes qui pouvaient sortir de ce truc. J’ai découvert comment l’utiliser et j’ai aussi appris à aimer la musique blues.

Donc j’ai appris sur le tas. Je ne sais pas écrire la musique, je ne sais pas la lire. Au départ c’était compliqué, que ce soit pour la guitare ou l’harmonica. Enfin voilà je n’ai juste pas abandonné, c’est trop facile de vite passer à autre chose parce que tu n’y arrives pas, ça marche aussi pour les études ou d’autres choses. La persévérance c’est ce qui te fait avancer, ce qui te donne envie de bouger et te donne des opportunités.

Pour le mot de la fin, j’ai donc rendu l’harmonica à mon pote, j’en ai acheté un et depuis j’en ai acheté beaucoup ! Maintenant j’ai même la chance d’être endorsé par ma marque d’harmonica préférée qui est “Hohner”, une marque allemande classique des harmonicistes. Et c’est cool, parce que du coup je peux en casser tout plein ! (rires)

 

Un grand merci à Victor Sbrovazzo pour cette interview très complète et inspirante. N’hésitez pas à suivre Dirty Deep sur les réseaux sociaux (Facebook et Instagram). Merci également au public présent dans nos locaux.

 

Par Julien Pfleger